Critique de roman : La femme de ménage

S’il y a un roman à succès en ce moment, c’est bien La femme de ménage, de Freida McFadden : des millions d’exemplaires vendus, une adaptation cinématographique, trois suites, une foule de critiques positives tant sur Babelio que sur Instagram ou Tiktok… Incontestablement un best-seller. Mais est-ce véritablement un bon livre ? Après tout, ce n’est pas toujours la qualité qui fait vendre le plus. Pour fournir une réponse détaillée, quoique personnelle, votre journaliste s’est penchée sur l’affaire. Attention, cet article dévoile des points importants de l’intrigue.

Pour commencer, parlons du style. L’auteure a opté pour une narration au présent et à la première personne, avec deux narratrices différentes. Si cette méthode peut être très efficace pour favoriser l’immersion et l’identification aux personnages, il est à déplorer que McFadden n’ait pas réussi à donner une « voix » bien distincte à chacune de ses narratrices, alors que leur niveau d’instruction et leur caractère n’ont rien en commun. La richesse apportée par l’alternance des points de vue n’est donc pas pleine- ment exploitée. Ensuite, l’écriture en général est assez peu recherchée, faite d’expressions convenues et parfois répétitives (la traduction y est peut-être pour quelque chose). Par exemple, la description d’un bel homme se réduit essentiellement à trois adjectifs : « sexy », « beau », « musclé ».

À présent, abordons le cœur du sujet : l’intrigue. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’histoire prend son temps : les péripéties se comptent sur les doigts de la main. Le ro- man est structuré en deux parties : la première relate comment Millie, qui sort de prison, est embauchée chez les Winchester, découvre le comportement étrange de sa patronne et se rapproche de son patron. Le point de rupture se produit au milieu de l’ouvrage, lorsque M. Winchester se sépare de sa femme, qui prend alors le relais de la narration pour dévoiler le véritable quotidien de son mariage et son plan pour s’en extraire. Les chapitres suivants alternent les points de vue de Millie, nouvelle victime de M.-Win- chester, et de Mme Winchester, qui se repent d’avoir laissé son employée dans une situation si dangereuse. Un thriller psychologique peut avoir une intrigue de cette simplicité… à condition qu’elle soit portée par une écriture prenante, à même de créer une ambiance inquiétante. Or, ce n’est pas vraiment le cas ici. De plus, le retournement de situation central n’est en fait pas si surprenant. Dans la première partie, M. Winchester est constamment présenté comme quelqu’un de parfait, tandis que Mme Winchester paraît de plus en plus détestable. Sans aucune nuance. Faut-il vraiment être devin pour se douter que les apparences se révéleront trompeuses ?

On peut aussi questionner la cohérence de certains éléments clefs du récit. Si Mme Winchester élabore le plan qui donne lieu à toute cette aventure, c’est parce qu’elle n’ose pas dénoncer à la police la maltraitance dont elle est victime. Certes, son mari a de solides appuis du fait de sa position sociale et a réussi à la faire passer pour folle. Mais elle a un témoin qui pourrait tout à fait la soutenir ! On se demande aussi pourquoi elle n’essaie pas de piéger M. Winchester pour acquérir contre lui des preuves irréfutables ; cette démarche ne serait certainement pas plus compliquée que la stratégie présentée dans le roman.

La fin du roman, si elle se révèle plus riche en action et en tension, est malheureusement problématique de plusieurs manières. D’abord, le personnage de Millie a un comportement étonnamment cruel, trop par rapport à sa personnalité et à la situation. Cependant, Nina devient agréable- ment compatissante, acceptant même de risquer la prison pour protéger son ancienne employée. Cependant, grâce à une coïncidence franchement tirée par les cheveux, ce geste altruiste ne tirera pas à conséquence. Mais ce sont les dernières pages qui déroutent le plus, puisqu’elles sous-entendent que Millie va devenir tueuse à gages pour femmes riches maltraitées par leur époux. Étrange évolution, qui pose la question du message que l’auteure désire faire passer.

Bien sûr, ce roman n’a pas que des défauts. Choisir com- me héroïne une ancienne détenue sans le sou et coupée de sa famille, employée à un poste ingrat qui est sa seule chance de réinsertion, est original et ajoute un vrai enjeu à l’intrigue, car la menace du retour en prison plane constamment au-dessus de Millie. L’auteure réussit à décri- re la pénibilité de son travail de femme de ménage sans tomber dans la caricature. Le parcours de Mme Winchester est également intéressant. M. Winchester, contrairement à beaucoup de psychopathes fictifs, n’est pas un fou sans la moindre logique ; sa folie a une cohérence interne, un semblant de fondement raisonnable qui la rend d’autant plus effrayante et explique le masque de normalité qu’il parvient généralement à garder. En vérité, l’impression dominante laissée par ce roman est celle d’un très grand potentiel qui n’a pas été pleinement développé.

En conclusion, il s’agit d’un livre inégal, bon par certains côtés, médiocre par d’autres. On ne manque pas grand- chose à ne pas le lire ; ce n’est pas une mauvaise expérience. 

Aliénor Müller

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